Cette question de la validité universelle de l’argument rationnel m’a souvent chicoté, sans pour autant que je me lance dans une étude philosophique du problème. Je prends toutefois note de cet article de Louis Cornelier; « Est-il possible de convaincre? », Le Devoir, samedi, dimanche 17 et 18 mai 2008, où il présente un essai de Marc Angenot 1sur ce problème.

J’y retiens notamment :
« Les fondements mêmes de l'art d'argumenter ne font pas consensus. Le sophiste Protagoras, un des pères de cette tradition, ne croyait pas à la possibilité d'établir une vérité unique et affirmait qu'il n'existait pas de critères absolus du jugement valide. «Ce qu'exprimait à mon sens Protagoras, écrit Angenot, c'est une théorie du dialogue négocié à hauteur d'hommes.» Platon l'a combattu, en lui opposant l'idée qu'un raisonnement juste permet de connaître le bien et le vrai. Aristote, plus nuancé, appuyait la logique de vérité de Platon mais reconnaissait que, dans les affaires de la vie courante, la rhétorique, cet «art mineur» comparé à l'autre, avait sa place.

Selon Angenot, il est clair que, «pour ceux que la vie ordinaire intéresse», la voie de Platon est d'une parfaite inutilité. «La logique dite "formelle", explique-t-il, quels que soient ses mérites, n'est qu'un avatar formalisé et aseptisé d'une argumentation première, dialogique, intramondaine, inscrite dans une situation empirique et opérant face à d'autres "esprits" qui la comprennent plus ou moins tout en la vivant différemment.» Aussi, comprendre l'argumentation et ses échecs exige donc de se pencher sur ce phénomène que l'on appelle la rhétorique et qui relève d'une logique informelle. »
Ça change un peu de parler réforme. Quoique…

On peut lire un peu plus loin :
« Angenot remarque que, au fil de l'histoire, se sont ainsi constituées des «logiques en conflit» qui s'opposent par leur contenu, mais aussi par leur façon d'argumenter. Il s'agit des logiques réactionnaire, immanentiste, conspiratoire ou du ressentiment et utopiste-gnostique. Entre elles, les dialogues de sourds sont constants. La logique immanentiste ou raison instrumentale, par exemple, exclut le possible du débat et s'en tient aux faits. Elle rejette donc la logique utopiste qui conteste l'état actuel des choses au nom de la preuve par l'avenir. Les deux camps raisonnent, donc, mais ne s'entendent jamais. Angenot refuse de décréter que ces dissensions sont insurmontables, mais il est obligé de constater «qu'il faut beaucoup de patience et d'empathie pour concilier les esprits». À très long terme, peut-être... »
Ce qui n’est pas sans intérêt pour nos débats sur la réforme. Enfin, il me semble. Les dialogues de sourds, dit-on, y seraient très présents.

1: Marc Angenot; Dialogue de sourds. Traité de rhétorique antilogique, Paris, Mille et une nuits, 2008, 462 page.